Par Serge Meurant.

Pierre-Yves Vandeweerd a découvert l’existence de la mélancolie d’éternité lors du tournage de son du film précédent « Les tourmentes ». En consultant les comptes rendus médicaux du XXe siècle de l’hôpital psychiatrique de St Alban, en Lozère, il s’aperçut que, peu de temps après le génocide des Arméniens, certains survivants de celui-ci, émigrés en France, avaient été enfermé dans cet asile : plus particulièrement dans une aile appelée le « carré des éternels ». Ces patients arméniens ne pouvaient supporter l’idée d’avoir survécu aux massacres, contrairement à d’autres membres de leurs familles. Certains d’entre eux désiraient mourir. Ils avaient perdu tout goût de vivre. C’est ainsi que le cinéaste a pris connaissance du mythe arménien du dernier homme.

Suite à cette découverte, Pierre-Yves Vandeweerd partit, en Arménie et au Nagorno- Karabagh, à la recherche de traces de cette mélancolie d’éternité et du mythe du dernier homme.

Le cinéaste rencontra, lors de ses repérages dans cette région en guerre, des Arméniens qui avaient été torturés, à un moment de leur vie, par des Azéris. Ils erraient souvent dans les ruines et dans les montagnes.

En Arménie, la croyance existe qu’au moment où Jésus portait sa croix, Joseph, le portier de Ponce Pilate, lui aurait ordonné de se hâter. Jésus lui aurait répondu : Je m’en vais, mais toi tu attendras jusqu’à ce que je revienne. Cette malédiction s’est transmise aux victimes du génocide, de génération en génération.Leurs descendants souffrent, à leur tour, de la mélancolie d’éternité qu’elle engendre.

Un des principaux personnages des « Eternels », le Cavalier, exprime, en ces termes, sa quête du dernier homme, l’éternel. « Certains, dit-il, pensent avoir trouvé le dernier homme parmi les religieux ou les sages.Mais celui-ci échappe à toute catégorie. Sa manière d’être est ancienneIl possède un œil qui regarde vers l’arrière comme celui d’un cheval fou dans un attelage. Car il craint le retour de Jésus. Il redoute qu’il revienne pour annoncer la fin des temps. »

Les récits de ce témoin confirment les découvertes réalisées par le cinéaste à la lecture des archives de Saint Alban. « Au moment du génocide, raconte le Cavalier, des survivants sont arrivés ici. On leur donnait à boire et ils recrachaient du sang. Certains d’entre eux disaient que tout était pourri dans leurs organes, qu’ils voulaient qu’on les laisse mourir mais que la mort ne viendrait pas. Ils ne pouvaient pas supporter d’être les seuls survivants de leurs familles.

« Après plusieurs mois, certains d’entre eux erraient dans ces montagnes, hurlant à tous ceux qui venaient à eux qu’ils étaient des éternels. » Certains se croyaient invisibles, un dérèglement s’était produit en eux, ils étaient atteints, croyaient-ils, par le mal d’éternité.

« Je me souviens, ajoute le témoin, aussi avoir vu des survivants que l’on enfermait dans un cercle de craie. S’ils arrivaient à en échapper, c’est qu’ils ne souffraient pas du mal d’éternité. Si une force intérieure les y retenait, c’est qu’ils se croyaient éternels. Alors ceux-là étaient relâchés dans la nature, abandonnés à leur errance… »

L’image symbolique du cercle revient à plusieurs reprises dans le film. Un autre témoin dessine à la craie un tel signe sur les murs d’une mosquée en ruines. On peut l’interpréter à la lumière de l’épreuve subie par les survivants. C’est l’enfermement intérieur qu’expriment physiquement les Eternels lorsqu’ils tournoient sur eux-mêmes comme ce jeune homme à la fin du film, la face tournée vers le ciel, dans une chapelle en ruines.

Un homme marche sur une route à pas lents. Son souffle est court. Son ombre se dessine sur le sol aride. « Il faut marcher obstinément, chargé de l’immense désir de vivre. Eteindre et rallumer les étoiles mortes », dit le commentaire.

En haut d’une côte se dresse une chapelle, l’éternel en touche les murs de ses mains, en palpe les parois, leurs aspérités. Devant une rangée de petites bougies, il murmure : « Laissez-moi mourir… »

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Nous savions depuis le Territoire perdu (2011), film tourné avec les nomades sahraouis, combien le cinéma de Pierre-Yves Vandeweerd est une expérience des limites, une ascèse dont les contraintes relèvent de l’espace et du temps. Le cinéaste se met en danger comme un reporter de guerre. Mais il sait aussi que les images qu’il filme et que les témoignages qu’il recueille n’ont de vérité que s’ils coïncident avec sa propre démarche existentielle.

La guerre des tranchées qui oppose, depuis 1991, l’Azerbaidjan et le Haut-Karabagh, ne trouve pas de fin. Les images tournées par le cinéaste dans les tranchées sont le reflet du climat d’attente et de tension qui font le quotidien du soldat arménien sur la ligne de front.

« La guerre est le plus étrange voyage que l’homme puisse faire, déclare l’officier d’une unité combattante. J’ai vu un jour des soldats sortir de leur tranchée et courir vers l’ennemi, comme possédés par une force démesurée. J’étais leur commandant, je leur criai : Revenez ! On aurait dit que leur désir de mourir ordonnait leurs pas. Jamais ils ne se sont retournés. »

« Nous reprenons ces tirs, dit-il ailleurs. On s’enterre mutuellement. A travers le viseur, on voit l’âme de celui qu’on va abattre. Lui voit aussi la vôtre. Cette âme qui sourit. Toi que je viens de tuer, je me souviendrai longtemps de ton étrange visage. »

Et ailleurs encore : « Il suffit de voir ces maisons de nos ennemis pour comprendre qu’à ces ruines succèderont d’autres ruines. Tous leurs habitants ont pris la fuite comme notre peuple n’a cessé au cours de son histoire pour se sauver. Ils ne reviendront pas. D’ailleurs, que reconstruiraient-ils sur des cendres ? »

La mélancolie de l’éternité se traduit physiquement par la manière de filmer les corps. Lorsque le cinéaste accompagne la marche des éternels ou prend pour cible un homme qui fuit ne filme-t-il pas dans leurs mouvements leur désertion erratique ?

Dans un entretien, à paraître dans la revue de l’International Documentary Association ( New York) prochainement, Pierre-Yves Vandeweerd définit ainsi sa démarche de cinéaste :

« Tous mes films trouvent leurs sources et s’inscrivent dans le réel, dit-il. En même temps, ils ne sont pas des documentaires dans le sens commun du terme. Leur raison d’être n’est pas d’expliquer, d’analyser, de persuader. Ils sont peut-être davantage des performances, des ascensions poétiques, en prise avec les enjeux du monde, les battements et les égarements de l’âme. »

Serge Meurant (octobre 2017)

Pour Cinergie.be

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