Des camions et des chameaux

Tu peux filmer les chameaux, dit au cinéaste l’homme qui prépare à manger dans une petite pièce à l’entrée du fort. Peut-être la pièce dans laquelle vingt-deux prisonniers furent enfermés pendant un mois, comme vient de le dire off la voix de Bâ Fara. Peut-être. L’homme fait signe vers le dehors, par une ouverture percée dans le mur. Les prisonniers voyaient-ils les chameaux que ne cesse de filmer Pierre-Yves Vandeweerd, depuis la scène terriblement douce de l’abattoir, au début du Cercle des Noyés ? Peut-être. Terriblement douces : la voix de Bâ Fara, la succession des plans, baignés d’insignifiance, qui recueillent les bribes du souvenir de la plus dure expérience. Cette statue vivante qui se tient devant nous, muette, dont nous entendons la voix, n’est pas brisée. Sa souveraineté, son calme, sont ceux du film. Un recueillement devant le passé, devant le présent.

Un peu plus loin, l’homme du fort chantonne face au cinéaste. Qui est cet homme, comment ces gestes quotidiens, cette sérénité sans histoire a-t-elle pu prendre la place de la douleur des prisonniers ? Le cercle des noyés expose ce doux scandale de l’oubli, de l’effacement, du temps qui passe et qui égrène un présent sans ressemblance au passé. Après son chant, la voix de Bâ Fara évoque les bruits qui entretenaient à l’oreille des prisonniers le souvenir du monde : de la musique provenant des radios des gardes, le passage d’un camion ou les moindres tournoiements du vent, parfois aussi les battements d’ailes des chauves-souris. Et Bâ Fara de conclure : à force d’être coupée du monde, l’ouïe devient fine. Le cinéaste n’est pas coupé du monde, mais de l’expérience : seul le plus fin des regards percevra les traces de l’expérience, les signes visibles qui, vibrant avec les mots du témoignage, feront lever dans les images du présent le fantôme du passé.

Des camions qui passent, le vent qui tournoie ou file droit et soulève des nuées de sable, les lucioles comme des fusées qui n’éclairent qu’elles-mêmes dans le ciel nocturne. Et des chameaux qui passent ou demeurent dans le plan. Pierre-Yves Vandeweerd ne filme que ça depuis le début. Mais que ça, c’est beaucoup, c’est tout le visible commun au passé et au présent : la matière d’un monde qui n’a pas changé depuis la libération des prisonniers, qui refuse même de porter d’autres traces de leur expérience que ces camions, ce vent sableux, ces rais de lumière dans la nuit.

Comme si d’ailleurs rien de tout cela n’avait existé. Ce sont les derniers mots de Bâ Fara qui explique comment, dès années plus tard, la rencontre de ses ex-bourreaux dans la rue ou dans un magasin ne soulevait nul émoi, nulle demande de pardon ou de réparation, nulle offre d’explication. Ce dernier témoignage jette l’ombre de l’oubli sur tous les visages aperçus dans le film : tous présentent le même anonymat, la même indifférence, la même capacité à masquer un passé, un présent ou un avenir de victime, de bourreau, ou de simple contemporain d’un drame invisible. C’est la terreur du film, derrière sa douceur : le scandale est aujourd’hui sans traces, il était hier invisible, malgré la procession des prisonniers descendant du fort vers le village en contrebas, pour la corvée d’eau. Invisible malgré l’évidence des corps suppliciés, de leurs chutes répétées. Et ces chameaux qui peuplent le premier plan et masquent en partie la silhouette du fort à l’arrière-plan, ces chameaux sont l’image sans âge de l’indifférence et de l’aveuglement volontaire de presque tous les hommes, et de l’impuissance des quelques autres qui ont bien voulu voir et parler.

Des chameaux, des camions, des bourrasques sableuses : ce n’est donc pas seulement ce qui reste, mais tout ce qui a toujours été. Un chant du monde laisse entendre sa plainte derrière le récit du désastre : chant de la tragique indifférence du monde, de la multitude de signes insignifiants avec lesquels il faut tenter, malgré tout, d’écrire un récit, d’imprimer un souvenir.

Si Le Cercle des noyés tire les limites du documentaire vers celles de la poésie, c’est parce que, luttant contre l’indifférence et l’insignifiance, il n’oublie pas d’en faire la matière de son art, et ainsi l’éloge autant que la critique. Comme si le politique ne pouvait venir qu’en second, comme l’effet d’une torsion, d’une hantise d’un poétique premier. Cette torsion, cette hantise, Pierre-Yves Vandeweerd l’accomplit par la somme de trois gestes. 1) Pour écrire, ou dessiner, il faut de l’encre, et le noir-et-blanc la donne, l’extraie des formes-mêmes du visible. 2) Puisque les hommes refusent de voir dans le fort un monument, le film l’érige et le montre pour eux : silhouette rectangulaire, de près ou de loin, de face ou de profil, qui tance le multiple éphémère de sa permanence solitaire dans le plan. Rectangle contre cercle. 3) Faire vibrer les signes, donner parole au monde muet, c’est faire serpenter une voix dans le maquis du visible, dans la poussière sonore : la voix de Bâ Fara, qui semble avoir survécu pour s’ériger en mesure de toutes choses dans les images qu’elle hante.

Le Cercle des noyés, c’est la forme de l’emprisonnement dans les profondeurs du fort, c’est aussi le pli rond de l’onde à la surface, la presque invisible déformation du monde qui se propage, trahit l’engloutissement et laisse subsister la chance de le réparer. Le cinéaste a su rendre sa pellicule – sa bande-vidéo – sensible à ce pli infime du visible, relever le signe et extraire les noyés de l’oubli profond, pour ériger leur mémoire à l’air libre. Un monument fait de sable, de vent, du passage des camions et des chameaux.