NOUMÉNIE

Installation cinématographique / Noir et Blanc / 16mm et super 8mm / 2016

Création sonore : Alain Cabaux

Montage : Pierre Schlesser

Conception et réalisation : Pierre-Yves Vandeweerd

Assistante : Héloïse Tuboeuf

Expositions

Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM)
Dans le cadre d’une rétrospective consacrée à Pierre-Yves Vandeweerd
Décembre 2016

Festival Visions du réel (Suisse)
Organisé en collaboration avec la HEAD – Genève
Avril 2017

Nouménie désigne le jour de la nouvelle lune, durant lequel les animaux se dirigent solennellement vers les hommes, en intercession avec les morts.

Elle est aussi l’incandescence qui habite celui qui a vécu la traversée du danger.

Des steppes sahariennes aux montagnes du Caucase, des hommes fuient, chutent et se relèvent, résistent. En écho à ces fugitifs, des soldats se succèdent dans un désert et dans des tranchées, combattent.

Telles des spectres, des images survivantes – de ce qui n’est plus et de ceux qui ont disparu – reviennent ci et là des hautes solitudes de la guerre, guidées par l’acuité des chameaux et des brebis.

Composée d’images inédites et de réminiscences sonores récoltées par temps de guerres et aux confins du monde et de la raison, cette installation est conçue comme une visitation de l’extrême nord humain, comme une épiphanie de l’indicible par le geste poétique.

Télécharger les spécifications techniques

A propos de l’installation

Les images qui composent cette installation ont été tournées au cours de ces dix dernières années. Toutes sont en pellicule – super 8mm / 16mm – et traversent plusieurs géographies : le Sahara occidental, le Caucase, la Mauritanie, le Sénégal, les Monts Lozère en France.

Toutes, à l’exception de quelques rares plans, sont des images inédites, dès lors qu’elles n’ont pas été reprises dans mes réalisations cinématographiques.

Les images en lien avec les hommes ont été filmées en situations de guerre.

Ce qui je crois relie ces images, c’est qu’elles sont spectrales.

Qu’il s’agisse de corps en fuite, de visages éprouvés, de scènes de guerre, d’animaux en alerte ou en introspection, de paysages tourmentés, d’épouvantails éventés, ces images nous parviennent comme des réminiscences de fragments d’Histoires empreints de résistance et de survivance.

Mais il s’en dégage aussi – pour celles en lien avec les hommes -, une force, une énergie, propre à ceux et celles qui au moment où les événements se déroulent contiennent encore en eux l’espoir, la croyance, la conviction, que rien n’est définitivement fini, que tout peut être sauvé.

Le philosophe Walter Benjamin écrivait : Plus que nous n’attendons, nous sommes attendus par les vaincus d’hier et de toujours, et nous avons le pouvoir de changer le sens de la défaite, tant il est vrai qu’en histoire, il n’y a pas de dernier mot ( Sur le concept d’histoire – 1940).

Au monde post-moderne qui s’est fait le chantre des commémorations – selon un mode ordonné qui règle l’ordonnancement de la mémoire à des fins de bonne conscience -, la poétique a la capacité de répliquer par la remémoration.

Se remémorer, c’est réactiver un souvenir, se remettre quelque chose en mémoire. Mais c’est aussi le processus par lequel l’évocation d’un souvenir, d’une image, entraîne l’apparition d’autres souvenirs, d’autres images, dans la conscience, pour donner lieu à un élan de l’agir.

Se remémorer, par un geste et un parti pris poétique, c’est se défaire d’une position face à l’histoire uniquement analytique et passive, se détacher d’une lecture purement linéaire du temps. Autrement dit, c’est tenter de déceler dans le passé les futurs possibles qu’il recelait (et qui ne sont pas advenus). Et de cette énergie des possibles, qui aurait pu changer peut-être le cours de l’histoire, nous en nourrir pour affronter à notre tour un monde qui asservit aujourd’hui encore et toujours le plus grand nombre d’entre nous.

Nouménie est un dérivé du mot Néoménie. Tous deux désignent le premier jour qui succède à la nouvelle lune. C’est aussi le nom donné au premier jour du mois dans certains calendriers.

Jour faste, jour de festivités, la Nouménie fut célébrée dans l’Antiquité, en Egypte, en Grèce, à Rome mais aussi en Judée.

Dans la Grèce antique, ce premier jour de pleine lune était l’occasion de réunir les hommes par l’entremise d’un rituel dirigé par des confréries de Nouméniastes et au cours duquel grâce à l’intercession d’animaux étaient convoquées les ombres du passé pour instruire les vivants sur leurs possibles lendemains.

Le jour de la nouvelle lune était ainsi envisagé – on peut en tout cas l’interpréter de cette façon -, comme une augure des possibles, comme la possibilité de puiser dans le passé pour faire émerger dans le présent l’aspiration à un autre futur.

Pour cette installation, j’ai voulu reprendre poétiquement l’énergie véhiculée par ce rituel, tout en le détournant délibérément de son origine et de son contexte premier, pour le faire agir aujourd’hui, en prise avec des images entre autre de guerre et de survivances dans un contexte contemporain.

En me réappropriant un rituel du passé, révolu, et en le revitalisant par l’acte de création, c’est la question d’une possible transformation de l’ordre du monde et de ses désordres que j’ai tenté de mettre au travail.

(Pierre-Yves Vandeweerd – 2016)