Dans le tohu-bohu des commémorations criardes, dont nos sociétés malades sont friandes, soudain un cinéaste décide d’honorer la mémoire de prisonniers mauritaniens avec une manière « de faire silence ». Le silence du recueillement qu’on doit aux martyrs. Pour accompagner le récit de la détention des intellectuels fondateurs du F.L.A.M.(*), Pierre-Yves Vandeweerd choisit une forme méditative qui soit métaphore de leur histoire : ce groupe politique non violent, militait contre la ségrégation des noirs sous le régime du président  Ould Taya, et fut « emmuré » pendant de longues années. Trois d’entre eux y périrent dont l’écrivain Tène Youssef Gueye.

Ce parti pris audacieux nous fait vivre pas à pas la vie douloureuse des détenus par la seule imprégnation des images. Telles des épures, grâce au choix du noir et blanc qui convoque l’imaginaire, grâce à la rigueur et la nudité de leur composition, elles évoquent l’énigme des lieux, l’angoisse des nuits, la monotonie des jours.

Tout s’ordonne autour de deux idées majeures : l’étirement du temps de la prison, traduit par la durée des plans, la longueur des silences, la fréquence des noirs, la lenteur des mouvements d’appareil qui nous font éprouver la tension de l’attente, le suspens des condamnés dans la totale incertitude de leur destin et le poids de l’obscurité : le film baigne de bout en bout dans un clair obscur inquiétant. Les trouées de jour des paysages extérieurs figurent une vie étrangère qui se déroule «  à côté », dans un lointain « ailleurs » perdu. Le plus souvent les plans partent de l’ombre pour « se tourner » vers la lumière ou bien organisent sa présence comme celle d’un souvenir halluciné : la chose essentielle, vitale dont ces hommes « mis à l’ombre » sont privés.

Toutes les figures de style au cadre et dans le montage sont convoquées pour nous faire partager, outre le besoin impérieux de revoir le jour, le sentiment d’irréalité qu’inspire la prison. Pour obtenir cette double sensation le cinéaste n’hésite pas à recourir à l’abstraction quand la conduite du récit l’impose. Il nous montre l’imprécision des images floues volées par les détenus dans le camion qui les emmène au fort de Oualata. Trajet ponctué par l’indication des kilomètres parcourus : Km 90, 451, 713, 933, 1283. Autres exemples de plans devenus signes : la danse égarée des phalènes dans la nuit noire, les apparitions purement graphiques de la lune, les découpes géométriques du fort sur le ciel, le sol rocheux devenu matière pure, hostile.

Tout dans la réalisation est imaginé pour nous faire ressentir l’interminable souffrance vécue par les mauritaniens. Sans maniérisme et avec une tenue exemplaire.

Le rythme même du récitant dont la voix lente, sourde, comme effrayée par la lourdeur de telles révélations, nous raconte l’univers atroce de l’enfermement, de l’humiliation, de la torture, des maladies endémiques. Avec des noirs et de longues pauses comme s’il devait se mettre en apnée pour pouvoir continuer.

Plus diffuse mais perceptible dans la densité des images, le hiératisme des personnages, la gravité des voix, l’idée de la noblesse intrinsèque de vies sacrifiées pour un idéal.

Un film remarquable dont le positionnement est rare dans le documentaire, l’approche métaphysique d’une histoire exemplaire, une vision singulière du monde qui nous touche profondément.

Déjà dans un film antérieur intitulé « Racines lointaines », l’auteur s’était essayé à l’appréhension poétique d’une expérience intime qui devenait ainsi universelle. Dans « Le cercle des noyés », il atteint dans un exercice difficile une véritable maîtrise. Une fois encore, la surprise d’une écriture de l’indicible – à haut risque – nous vient du documentaire. A découvrir absolument.

In « L’image documentaire »

* – F.L.A.M. : Front de Libération Africain Mauritanien