Le cercle des noyés | Drowned in Oblivion

75’ / N&B / HD / 2007 / Belgique - France

Auteur et Image : Pierre-Yves Vandeweerd

Son : Alain Cabaux

Montage : Philippe Boucq

Mixage : Paul Delvoie

Production : Cobra Films & Zeugma Films

Coproduction : Images Plus, GSARA, CBA, Les Ateliers du Laziri

Participation  : CNC, Procirep, Angoa

Soutien : MEDIA, Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel de la Communauté française de Belgique, Télédistributeurs wallons, WBI

1er Prix aux Ecrans documentaires de Arcueil (France)

Prix Fédération de la Presse cinématographique internationale – FIPRESCI – au Festival de Fribourg (Suisse)

Prix oecuménique au Festival de Fribourg (Suisse)

Prix de la FICC – soutien à la distribution au Festival de Fribourg (Suisse)

Prix Henri STORCK (Belgique)

Synopsis

Quand le plus vieux d’entre nous a compris que notre destination serait le fort de Oualata, il s’est mis à pleurer. Il ne pouvait pas imaginer que des hommes puissent envoyer d’autres hommes aussi loin. (Extrait du film)

« Le Cercle des noyés » est le nom donné aux détenus politiques noirs en Mauritanie, enfermés à partir de 1987 dans l’ancien fort colonial de Oualata. Ce film donne à découvrir le délicat travail de mémoire livré par l’un de ces anciens détenus qui se souvient de son histoire et de celle de ses compagnons. En écho, les lieux de leur enfermement se succèdent dans leur nudité, dépouillés des traces de ce passé.

Carnet de notes du cinéaste

Dès 1996, j’ai eu l’occasion de rencontrer régulièrement, à Nouakchott, capitale de la Mauritanie, des anciens prisonniers politiques, négro-mauritaniens, qui avaient connu l’enfermement dans l’ancien fort colonial de Oualata. Tous avaient participé dans les années 80  à l’émergence des Forces de Libération Africaines de Mauritanie (FLAM), un mouvement de dénonciation et de revendication visant à faire respecter en Mauritanie les droits politiques et culturels des populations noires.

A la suite de ces premières rencontres, le désir de faire un film à partir de l’histoire de ces anciens prisonniers politiques est né spontanément. En même temps, j’étais conscient que tant que le régime du Président Ould Taya – celui-là même qui avait décidé de leur exil dans le mouroir de Oualata – demeurerait, rendre public leurs témoignages aurait risqué de les mettre en danger. C’est la raison pour laquelle je leur ai proposé de les revoir sans caméra, aussi souvent que possible, et de recueillir leurs récits de vie et d’enfermement afin que leur histoire ne sombre pas dans l’oubli.

Ainsi, pendant près de huit ans, nous nous sommes rencontrés pour nous livrer, ensemble, à ce travail de mémoire. Nous nous retrouvions souvent la nuit, au domicile de l’un ou de l’autre, pour qu’ils témoignent de leur quotidien à Oualata, du contexte politique et des événements d’alors, de leur vie après leur libération. Dans un premier temps, leurs paroles sont restées dans le registre du factuel. Par la suite, petit à petit, d’autres géographies de leurs mémoires se sont dévoilées. Telle, par exemple, l’évocation d’un univers imaginaire grâce auquel ils réussirent à vaincre leurs conditions de détention : rêves prémonitoires, visions sous le coup de la fièvre ou de la torture, voyages intérieurs nés de psalmodies mystiques, élans poétiques écrits sur le sable.

Plus tard, l’un d’eux, Bâ Fara, a émis le souhait de voir enfin leur histoire racontée sous la forme d’un film. Il disait que depuis leur libération, jamais ils n’avaient été réhabilités par le pouvoir en place et que rien à ce propos ne semblait vouloir changer. Il disait aussi que si ce film ne voyait pas le jour, leur histoire finirait par être oubliée de tous.

Je lui ai alors proposé d’écrire, ensemble, la narration du film : une voix à la première personne, qui serait en même temps la sienne et celles de ses camarades. Un récit aussi sobre que possible, à la fois personnel et universel, dans lequel chaque mot serait essentiel. Une fois achevé, ce texte a été traduit en langue peule. Sa lecture par Bâ Fara lui-même a été enregistrée à Nouakchott, de manière clandestine. La dimension brute de cet enregistrement me semblait importante pour conférer à la narration toute sa spontanéité, son intensité aussi, ainsi que la juste distance entre le ton et son contenu.

Le tournage s’est déroulé en deux temps. Deux fois sept semaines séparées par un intervalle de huit mois au cours desquels, le 03 août 2005, le Président Ould Taya fut renversé par un coup d’état qui permit à la Mauritanie de s’ouvrir sur la voie de la démocratie.

Mon intention cinématographique était de me libérer dès le départ de toute projection scénaristique. Je souhaitais davantage m’engager dans un processus d’écriture continue ; ne pas chercher à imaginer ce qu’il y aurait lieu de filmer mais avoir à tout moment une idée claire de la manière avec laquelle le réel rencontré serait filmé. L’important étant pour moi d’aborder les lieux traversés dans un état d’éveil permanent, capable de me faire percevoir ce que je n’aurais pas appréhendé en dehors du tournage.

Nous n’avions par exemple aucune idée, mon ingénieur du son et moi, des possibilités ou non de nous approcher avec notre matériel du fort de Oualata. Il se fait que lors du premier tournage, le fort qui n’avait presque jamais cessé d’être un lieu de détention, venait depuis peu de cesser d’être une prison. C’est ce qui nous a permis de filmer plus ou moins librement son intérieur. Huit mois plus tard, lors du second tournage, le fort était à nouveau occupé par des militaires ; ce qui nous a obligé à  le filmer à distance, à affirmer davantage l’espace qui le sépare de la ville de Oualata et de ses habitants.

D’emblée, j’avais choisi le noir et blanc et les vents de sable comme esthétique et ambiance de tournage ; ceci afin de libérer le film d’un sujet circonscrit dans le temps et dans l’espace pour lui conférer une dimension plus universelle. Par ailleurs, en permettant à chaque plan de se déployer dans le temps, j’ai voulu faire ressentir la distorsion de la temporalité qui habite ceux et celles qui, en Mauritanie ou ailleurs, se retrouvent un jour privés de leur liberté de penser et de se mouvoir, au point d’imaginer le désert et ce qui peut l’entourer – le dehors -, non plus comme un espace ouvert et infini mais comme l’expression de l’enferment, de l’impossibilité d’être soi.

Pierre-Yves Vandeweerd, 2007

Ce qu'ils en disent...

Cyril Neyrat

Tu peux filmer les chameaux, dit au cinéaste l’homme qui prépare à manger dans une petite pièce à l’entrée du fort. Peut-être la pièce dans laquelle vingt-deux prisonniers furent enfermés pendant un mois, comme vient de le dire off la voix de Bâ Fara. Peut-être. L’homme fait signe vers le dehors, par une ouverture percée dans le mur. Les prisonniers voyaient-ils les chameaux que ne cesse de filmer Pierre-Yves Vandeweerd, depuis la scène terriblement douce de l’abattoir, au début du Cercle des Noyés ?

Luciano Barisone

Les espaces vides d’une maison, la caméra glisse sur les murs, les objets, les portes ouvertes à la lumière du soleil. Hors champ, s’écoule le récit d’une vie cassée. Ensuite viendront les mots à rappeler les faits (arrivés entre 1986 et 1994) et les images à montrer les corps et les lieux d’aujourd’hui: une dissidence en lutte avec le pouvoir politique, un emprisonnement humiliant, la violence, la maladie, la mort. Les rues de Nouakchott, les routes qui portent vers l’Est, le désert, les montagnes noires d’Oualata, le fort de la Légion Étrangère transformé en prison.

Simone Vannier

Dans le tohu-bohu des commémorations criardes, dont nos sociétés malades sont friandes, soudain un cinéaste décide d’honorer la mémoire de prisonniers mauritaniens avec une manière « de faire silence ». Le silence du recueillement qu’on doit aux martyrs. Pour accompagner le récit de la détention des intellectuels fondateurs du F.L.A.M.(*), Pierre-Yves Vandeweerd choisit une forme méditative qui soit métaphore de leur histoire : ce groupe politique non violent, militait contre la ségrégation des noirs sous le régime du président Ould Taya, et fut « emmuré » pendant de longues années. Trois d’entre eux y périrent dont l’écrivain Tène Youssef Gueye…