Un militantisme méditatif

« Territoire perdu » dans la filmographie de Pierre-Yves Vandeweerd est le dernier volet d’une trilogie commencée avec « Le cercle des noyés » et « Les dormants ». Ces trois films s’ancrent dans un territoire sahélien comme dans la vie personnelle du cinéaste. Mais ils sont reliés par une réflexion de l’Histoire, celle que l’urgence et l’immédiat ont abandonnée, par une poétique de l’humain – la dignité du vivre et du survivre, du savoir mourir -, et enfin par une stylistique et un vocabulaire qui font « signe » comme disait Roland Barthes.

Témoigner du monde suppose un regard et une mémoire quand on délaisse le terrain de l’information, des news et de la « une ». Qui se souvenait de la prison de Oualata aux confins de la Mauritanie ? Qui parle encore des Sahraouis, pris dans les sables entre l’Algérie et le Maroc, de la lutte du Polisario enlisée depuis 1975 ? Et de ce mur de 2500 kilomètres de long qui se confond avec les dunes mais est gardé par des sentinelles immobiles comme des rochers, illustration oubliée du « Désert des tartares » ?

Les chameaux comme « incipit », première image, première séquence, celle qui va introduire une histoire encore tremblante et ouverte. Parqués, entravés, ils tournent en rond dans le sable et les vents. Comme les hommes, eux aussi prisonniers, ces nomades condamnés à l’immobilité, chassés de leur territoire par la revendication marocaine du Sahara occidental, ancienne colonie espagnole.

La longue histoire d’un exil et d’une perte  ne va pas amener des rétroactes informatifs, des prises de position idéologique. Simplement des récits en voix off. Des récits de fuite et de mort,  d’interminable attente. Des récits factuels, pudiques, secs, tels des ossements. Venus des deux côtés du mur : la vie arrêtée  ou la vie persécutée. Il ne s’agit pas d’un flot de paroles mais de séquences qui partagent leur tragique avec le vent omniprésent, chef d’orchestre d’une partition sonore, mélopée à deux voix.

Tourné en noir et blanc, « Territoire perdu » se fonde sur des contrastes, ceux qui apportent  des zones de résonnances d’émotion ou de réflexion et non des inattendus formels ou narratifs. Lumière aveuglante de certains plans, obscurité des tentes, images vides d’un désert rocailleux et grisâtre, étranger aux esthétiques courbes des dunes. Et dans ce paysage à l’horizon perdu, livré au vide et à l’hostile, les hommes et les femmes,  eux cernés de près, visages  en gros plans, longue litanie d’images sans sourire, impassibles, arrêtés dans un présent de somnambule. Jeunes soldats pris dans l’absurde d’une guerre sans combat, hommes âgés saisis dans les plis de leurs rides ou de leurs turbans, peau et étoffe indissociables, femmes accroupies, parques sans imprécation mais gardiennes des disparus.

Fragmenté par des mots qui font thèmes et chapitres et portent  dans leur sens même la violence –  « les camps », « le mur », « La résistance » -, le film de Pierre -Yves Vandeweerd parle des malheurs et des injustices d’un monde  qui, comme il interroge profondément le cinéma, parle « D’ici et d’ailleurs ».

Jacqueline Aubenas